Whitepaper inaugural

La Dette Cognitive

Ce que les pionniers d'un écosystème décentralisé doivent à ceux qui arrivent

Une philosophie de la transmission pour Bittensor et au-delà.

Tensia Foundation

Table des matières
  1. Résumé exécutif
  2. Un mot avant de commencer
  3. Partie I — Nous ne sommes pas des observateurs
  4. Partie II — Le savoir qu'on ne peut pas lire
  5. Partie III — Pourquoi ce savoir ne se transmet pas seul
  6. Partie IV — Traduire
  7. Partie V — Les limites de la traduction
  8. Partie VI — Une éthique de la transmission
  9. Partie VII — Ce que nous espérons
  10. Références

Résumé exécutif

Ce whitepaper pose une thèse simple. Dans un écosystème décentralisé, le savoir qui compte vraiment ne se trouve ni dans les whitepapers ni dans les documentations. Il se trouve dans la tête et les mains de ceux qui ont traversé l'écosystème à la dure. Ce savoir est difficile à transmettre parce qu'il est largement tacite. Il s'acquiert par la pratique et non par la lecture. Tant qu'il reste concentré chez les pionniers, l'écosystème ne peut pas s'élargir.

Tensia Foundation a été construite pour traduire ce savoir tacite en outils, en cadres, en méthodes accessibles à tous. Cette position n'est ni celle du chercheur qui observe depuis l'extérieur, ni celle de la plateforme qui capture la valeur. C'est celle du passeur. Nous avons appris par l'expérience. Nous offrons ce que nous avons appris à ceux qui arrivent maintenant.

Ce document explique la théorie qui sous-tend ce choix, illustre les quatre formes de traduction que Tensia met en œuvre, reconnaît les limites de l'exercice, et propose une éthique de la transmission pour un écosystème décentralisé qui veut vraiment le devenir.

Un mot avant de commencer

Ce whitepaper est différent des autres qui circulent dans l'écosystème Bittensor. Il ne présente pas un nouveau protocole. Il ne défend pas une thèse d'investissement. Il ne propose pas une architecture technique. Il parle d'autre chose.

Il parle de ce qu'on apprend en traversant un écosystème décentralisé pendant plusieurs années, et de ce qu'on fait de ce savoir une fois qu'on l'a acquis. Il parle d'un type de connaissance dont on ne parle presque jamais, parce qu'elle résiste à la documentation. Il parle de la responsabilité que les premiers arrivés ont envers ceux qui viennent après.

Nous étions des utilisateurs avant d'être une fondation. Nous avons appris Bittensor par la pratique, pas par l'étude. Et nous pensons que cette trajectoire nous donne quelque chose d'utile à dire. Pas plus. Mais pas moins non plus.

Si vous cherchez une théorie nouvelle sur l'architecture de Bittensor, vous serez peut-être déçu. Si vous cherchez à comprendre pourquoi Tensia existe et ce qu'elle essaie de faire dans l'écosystème, vous êtes au bon endroit.

Partie I

Nous ne sommes pas des observateurs

Il y a trois ans, nous ne savions presque rien.

Nous lisions les mêmes documentations que tout le monde. Nous avons fait les mêmes erreurs de débutant. Nous avons perdu de l'argent sur des subnets qui semblaient prometteurs et qui sont morts en quelques mois. Nous avons raté des opportunités parce que nous ne comprenions pas à temps ce qu'un changement de nom de subnet pouvait signifier. Nous avons passé des soirées entières à essayer de comprendre pourquoi un validateur venait de déplacer son stake massivement, sans avoir personne pour nous expliquer.

Puis, progressivement, nous avons compris. Pas par des lectures. Par des observations répétées. Par des conversations avec d'autres utilisateurs plus avancés. Par des erreurs qui se sont accumulées jusqu'à former des patterns. Nous avons commencé à reconnaître les signaux qui comptent parmi le bruit. À détecter les subnets qui construisent silencieusement et ceux qui simulent l'activité. À anticiper certains mouvements. À lire l'écosystème avec une finesse qu'aucun article ne nous avait donnée.

Quand nous regardons autour de nous aujourd'hui, nous voyons des gens qui arrivent sur Bittensor exactement comme nous sommes arrivés. Ils ont accès aux mêmes documentations que nous avions. Ils vont faire les mêmes erreurs que nous avons faites. Et ils vont mettre le même temps que nous à apprendre ce qu'on ne leur dit pas.

C'est ce constat qui a fait naître Tensia.

Nous ne sommes pas une fondation sortie de nulle part. Nous sommes des utilisateurs qui se sont transformés en constructeurs, parce que nous avons réalisé que ce que nous savons ne se trouve nulle part. Et que tant que ce savoir reste enfermé dans la tête d'une poignée de pionniers, l'écosystème ne peut pas vraiment grandir.

Nous appelons cela la Dette Cognitive. Une dette que les pionniers d'un écosystème décentralisé contractent sans le vouloir, simplement par le fait d'être arrivés tôt et d'avoir appris à la dure. Une dette envers ceux qui arrivent maintenant, et qui devront tout réapprendre de zéro si personne ne leur transmet ce qui ne se trouve dans aucune documentation. Tensia a été construite pour régler la part de Dette Cognitive qui nous incombe.

Cette situation n'est pas propre à nous. La plupart des textes qui circulent sur Bittensor sont écrits par des observateurs. Des analystes qui regardent l'écosystème depuis l'extérieur, comme un biologiste regarderait une forêt qu'il n'a jamais habitée. Ils comptent les subnets, mesurent les flux d'émissions, classent les validateurs. Leur travail est utile. Il permet à ceux qui découvrent Bittensor de comprendre la structure du réseau, ses chiffres, ses acteurs principaux. Mais il y a quelque chose que ces observateurs ne peuvent pas transmettre. C'est ce qu'on apprend en étant dedans.

La thèse de ce whitepaper tient en une phrase.

Dans un écosystème décentralisé, le savoir qui compte le plus est aussi celui qui se transmet le moins.

Tensia a été construite pour s'attaquer à ce problème.

Avant d'expliquer comment, il faut d'abord comprendre pourquoi ce savoir résiste autant à la transmission.

Partie II

Le savoir qu'on ne peut pas lire

En 1958, un chimiste et philosophe hungaro-britannique publie un livre qui va changer la manière dont nous comprenons la connaissance. Il s'appelle Michael Polanyi. Le livre s'intitule Personal Knowledge. Il y développe une idée qu'il approfondira ensuite dans The Tacit Dimension en 1966, et qui se résume en une phrase célèbre.

Nous savons plus que ce que nous pouvons dire.

Polanyi prenait l'exemple du vélo. Tous ceux qui savent faire du vélo savent quelque chose. Ils tiennent sur deux roues. Ils tournent sans tomber. Ils s'arrêtent sans se blesser. Mais si on leur demande d'expliquer comment ils font, la réponse est toujours la même. Ils ne savent pas. Ils le font, voilà tout.

Pourtant, ce savoir existe. Il est réel, précis, opérationnel. Il permet d'accomplir une tâche complexe que personne n'aurait pu apprendre par la lecture. Il a juste une propriété particulière. Il vit dans les muscles, pas dans les mots.

Polanyi a appelé ce savoir le savoir tacite. Il l'a opposé au savoir explicite, qui est celui qu'on peut écrire, coder, documenter, enseigner par un livre. Ces deux savoirs existent dans tous les domaines. Le médecin a un savoir explicite, les symptômes d'une maladie, les posologies, et un savoir tacite, la capacité à sentir qu'un patient ne va pas bien avant même les tests. L'artisan a un savoir explicite, les techniques de son métier, et un savoir tacite, le geste précis qui donne la bonne pâte, la bonne coupe, le bon assemblage. Le chercheur a un savoir explicite, les publications de son domaine, et un savoir tacite, l'intuition qui lui dit où chercher.

Dans tous les cas, c'est le savoir tacite qui fait la différence entre celui qui débute et celui qui maîtrise.

Bittensor n'échappe pas à cette règle. Il y a du savoir explicite en abondance. Le whitepaper du Yuma Consensus. La documentation GitHub. Les tutoriels pour devenir mineur ou validateur. Tout ça est écrit, accessible, bien organisé. Quelqu'un qui arrive peut tout lire. En quelques semaines, il peut comprendre la structure du réseau, le rôle de chaque acteur, le fonctionnement des émissions.

Mais quand il arrive sur le réseau pour de vrai, il se rend compte qu'il ne sait rien.

Il ne sait pas reconnaître un subnet qui a une vraie équipe derrière d'un subnet qui simule l'activité pour capter des émissions. Il ne sait pas ce que signifie un changement de nom de subnet dans certains contextes, ni pourquoi ce changement précède souvent un pivot stratégique majeur. Il ne sait pas quels validateurs sont crédibles et lesquels suivent servilement les plus gros. Il ne sait pas à quel moment un mouvement de stake significatif est un signal et à quel moment c'est du bruit. Il ne sait pas lire la cadence des commits sur un repository de subnet pour savoir si l'équipe travaille vraiment. Il ne sait pas que certains fondateurs sont des constructeurs sérieux et d'autres des opportunistes, et il n'a aucun moyen de faire la différence à partir de leur communication publique.

Rien de tout ça n'est écrit. Ce n'est pas qu'il manque un article. Ce savoir ne peut pas être écrit sous forme d'article, parce qu'il est tacite par nature. Il s'acquiert en passant des mois, puis des années, dans l'écosystème. En accumulant des observations. En faisant des erreurs. En discutant avec ceux qui sont plus avancés. Il se forme lentement, par imprégnation, comme le savoir du vélo se forme dans les muscles.

C'est ce savoir qui fait la différence entre un nouvel arrivant et un acteur qui navigue avec fluidité. Et c'est précisément ce savoir qui ne se transmet pas par les canaux traditionnels.

Partie III

Pourquoi ce savoir ne se transmet pas seul

Polanyi ne s'est pas arrêté à décrire le problème. Il a aussi expliqué comment le savoir tacite se transmet, quand il se transmet.

La réponse est précise. Le savoir tacite se transmet par la pratique et le compagnonnage. Pas par l'écrit. Il faut être dans la même pièce que celui qui possède le savoir. Il faut le voir faire. Il faut essayer soi-même sous son regard. Il faut recevoir des corrections. Il faut passer du temps à côté de lui. C'est ainsi que les apprentis boulangers ont appris à faire le pain pendant des siècles. C'est ainsi que les jeunes médecins apprennent encore aujourd'hui, par les stages hospitaliers et les années de compagnonnage avec des praticiens expérimentés. C'est ainsi que les artisans, les musiciens, les chirurgiens, les grands maîtres de tous les arts se forment.

Ce mécanisme fonctionne. Mais il a une limite sévère. Il nécessite la co-présence.

Dans un écosystème décentralisé, cette co-présence n'existe pas. Les pionniers de Bittensor ne sont pas dans la même pièce. Ils sont dispersés géographiquement. Ils communiquent par Discord et par X, dans des flux d'informations rapides qui ne ressemblent en rien à la transmission lente et patiente du compagnonnage. Un nouvel arrivant n'a aucune possibilité de passer six mois à côté d'un pionnier pour apprendre par imprégnation.

Les conséquences sont lourdes.

Le savoir tacite reste concentré chez les premiers arrivés. Ceux qui ont eu la chance, la patience ou l'obstination de traverser les années formatrices possèdent un savoir qui n'est pas accessible à ceux qui arrivent maintenant. Cette asymétrie n'est pas seulement injuste pour les nouveaux. Elle est aussi toxique pour l'écosystème. Un écosystème dans lequel chaque nouvel arrivant doit tout réapprendre de zéro ne peut pas atteindre la masse critique nécessaire à sa maturité. Il reste bloqué au stade des pionniers.

Il y a pire. Quand un savoir tacite est concentré chez un petit groupe sans mécanisme de transmission, il peut être capturé. Certains acteurs comprennent que leur avantage informationnel est leur rente. Ils n'ont aucun intérêt à transmettre. Ils préfèrent maintenir l'asymétrie, parfois en la monétisant par des services payants, parfois en la préservant simplement pour leur usage personnel. L'écosystème qui prétendait être décentralisé se retrouve, de fait, dominé par une élite cognitive qui n'a aucune raison structurelle de partager ce qu'elle sait.

Cette situation n'est pas propre à Bittensor. Elle se reproduit à chaque fois qu'un écosystème complexe émerge sans infrastructure de transmission. Elle a frappé les débuts de Bitcoin. Les débuts d'Ethereum. Les débuts de chaque grande vague DeFi. Dans tous ces cas, il a fallu attendre qu'une constellation de traducteurs émerge pour que l'écosystème s'élargisse vraiment. Des analystes indépendants, des vulgarisateurs, des créateurs d'outils accessibles, des voix qui ont choisi de transmettre plutôt que de capturer. Ces acteurs ont rendu accessible ce qui était enfermé. Sans eux, rien de ce qui a suivi ne serait arrivé.

Bittensor voit cette constellation commencer à émerger. Quelques acteurs produisent déjà du contenu pédagogique de qualité. Quelques outils accessibles apparaissent. Mais l'effort reste insuffisant pour la taille de l'écosystème et pour la complexité de ce qu'il faut transmettre.

Tensia se propose d'y contribuer. Pas seule. Pas la plus importante. Mais une contribution francophone honnête à ce travail nécessaire.

Partie IV

Traduire

Tensia fait le pari qu'il existe une troisième voie entre le tacite irréductible et la documentation écrite classique. Nous l'appelons la traduction.

La traduction ne cherche pas à remplacer l'expérience vécue. Elle cherche à la raccourcir. Elle prend un fragment de savoir tacite que nous avons acquis par les années, et elle le transforme en quelque chose d'utilisable sans avoir à vivre ces années.

Nous mettons en œuvre quatre formes distinctes de traduction. Nous les présentons ici une par une, avec des exemples concrets tirés de ce que Tensia construit.

1. Traduire en outil

C'est la forme la plus directe. Certains savoirs tacites peuvent être encodés dans un logiciel qui fait le travail d'observation à la place de l'utilisateur.

Le bot Tensia en est l'illustration la plus nette. Nous avons appris, par l'expérience, à reconnaître certains signaux qui comptent dans l'écosystème. Un changement de nom de subnet à certains moments. Un mouvement de stake qui dépasse un seuil critique. Une variation de prix sur un alpha token qui révèle un trade structurant. Ces signaux sont des savoirs tacites. Personne ne les apprend par la lecture. On les apprend en regardant l'écosystème pendant des mois.

Plutôt que d'écrire un article qui tenterait d'expliquer ces signaux sans vraiment y parvenir, nous les avons codés dans le bot. L'utilisateur n'a pas besoin de savoir quoi regarder. Le bot regarde pour lui. Il alerte quand un signal apparaît. Il donne le contexte nécessaire pour interpréter ce signal. Il rend opérationnel ce qui était auparavant réservé à ceux qui savaient où regarder.

Cette traduction n'est pas parfaite. L'utilisateur qui reçoit une alerte ne comprend pas encore pourquoi elle compte. Mais il a l'information. Et avec le temps, en voyant les alertes s'accumuler et en observant ce qui suit chaque alerte, il développe progressivement son propre savoir tacite. Le bot devient un raccourci d'apprentissage, pas une béquille permanente.

2. Traduire en cadre

Certains savoirs tacites ne se prêtent pas à l'outillage. Ils sont trop complexes, trop contextuels, trop dépendants du jugement humain. Mais ils peuvent parfois être formulés sous forme de cadre conceptuel que d'autres peuvent appliquer à leurs propres observations.

La Loi du Venin Fondateur que nous avons publiée récemment en est un exemple. Nous avions observé, par l'expérience, que certains événements qui semblaient catastrophiques produisaient à terme des renforcements structurels du réseau. Cette intuition était tacite. Elle venait de la mémoire de plusieurs crises passées et de leur résolution. Plutôt que de la garder pour nous, nous avons essayé de la formaliser. De lui donner un nom, des conditions, un mécanisme, des précédents historiques.

Le résultat est un cadre que n'importe qui peut utiliser pour interpréter les crises futures. Quelqu'un qui lit notre article et qui observe ensuite une trahison dans un écosystème décentralisé ne doit plus apprendre par lui-même qu'elle peut être productive. Il a déjà le cadre. Il peut l'appliquer. Il gagne des années d'apprentissage en quelques minutes de lecture.

Cette forme de traduction est plus ambitieuse que la précédente. Elle demande un vrai travail de conceptualisation. Mais elle a l'avantage de transmettre non pas une observation particulière, mais une grille de lecture reproductible.

3. Traduire en méthode

La troisième forme de traduction consiste à rendre publique la manière dont nous travaillons, de sorte que d'autres puissent reproduire notre démarche sans avoir à l'inventer eux-mêmes.

Quand nous analysons un subnet, nous suivons un certain nombre d'étapes. Nous regardons certains signaux. Nous posons certaines questions. Nous vérifions certaines sources. Cette méthode est née de l'expérience. Elle a été raffinée par des années d'essais et d'erreurs. Elle n'est pas la seule méthode valable, mais elle est une méthode qui fonctionne.

En la documentant publiquement, nous donnons à ceux qui commencent un point de départ. Ils peuvent suivre notre méthode au début, la critiquer ensuite, la dépasser à terme. Ils n'ont pas à reconstruire de zéro un processus d'analyse qui nous a pris des années à développer.

Cette traduction en méthode a une vertu particulière. Elle forme des traducteurs à son tour. Quelqu'un qui maîtrise notre méthode peut ensuite développer ses propres outils, écrire ses propres articles, transmettre à son tour. Le cycle de transmission s'élargit.

4. Traduire en langue

Bittensor est né en anglais. Une grande partie de son savoir explicite, et la quasi-totalité de son savoir tacite transmis par les pionniers sur X et Discord, circule en anglais. Pour les non-anglophones, cette barrière s'ajoute à toutes les autres. Elle les exclut d'une partie importante de la communauté où le savoir se forme et circule.

La traduction linguistique est une dimension transversale aux trois formes précédentes. Nos outils sont disponibles en français et en anglais. Nos cadres sont publiés dans les deux langues. Notre méthodologie est documentée en français pour la communauté francophone qui n'a jusqu'ici disposé d'aucune ressource de qualité dans sa langue.

Cette traduction n'est pas cosmétique. Une communauté qui accède à un savoir dans sa langue maternelle fait plus que le recevoir. Elle le débat, le critique, le fait évoluer. Un écosystème qui ne vit qu'en une seule langue reste limité à une communauté restreinte, quelle que soit la qualité de son protocole.

Partie V

Les limites de la traduction

Nous serions malhonnêtes si nous ne reconnaissions pas que tout ne se traduit pas.

Certains savoirs tacites restent irréductibles. Nous en avons identifié trois en particulier, qui résistent à toutes les formes de traduction que nous avons essayées.

Le premier est le sens du timing. Savoir qu'un mouvement de marché particulier va produire un renversement dans les prochaines heures, ou au contraire annoncer une continuation, demande une sensibilité que seule l'observation répétée peut construire. Nous avons essayé de coder cette sensibilité dans des alertes, mais nous n'avons réussi qu'à la détecter partiellement. Le jugement final reste humain, et il reste tacite.

Le deuxième est l'intuition sur les personnes. Distinguer un fondateur qui va tenir ses promesses d'un fondateur qui va les trahir, identifier un contributeur qui construit sérieusement face à un contributeur qui simule, percevoir qu'une équipe est en train de se déliter avant même les signes publics, tout cela demande une lecture humaine qu'aucun outil ne peut automatiser. Ce savoir se construit en lisant des centaines de profils, en ayant des dizaines de conversations, en observant sur plusieurs années les trajectoires réelles. Rien ne le remplace.

Le troisième est la mémoire des cas passés. Savoir qu'une situation actuelle ressemble à une situation qu'on a déjà vue, et que cette situation passée s'est terminée d'une certaine manière, est une forme de savoir tacite qui dépend uniquement de l'expérience accumulée. On peut documenter les cas individuellement. On ne peut pas transmettre le tissu de connexions qui permet de reconnaître, au bon moment, qu'une situation en rappelle une autre.

Ce que Tensia propose n'est donc pas d'abolir le chemin. C'est de le raccourcir.

Un nouvel arrivant qui utilise nos outils, lit nos articles, adopte notre méthode, n'aura pas instantanément le savoir que nous avons mis des années à construire. Mais il aura un point de départ. Il évitera les erreurs qui nous ont coûté le plus. Il reconnaîtra plus vite les signaux qui comptent. Il développera son propre savoir tacite à partir d'une base solide, pas à partir de zéro.

C'est la différence entre apprendre la musique avec un bon professeur et l'apprendre en autodidacte. Le professeur ne remplace pas les heures de pratique. Mais il vous évite des années d'errance. Il vous place directement dans les conditions où votre propre apprentissage peut se déployer efficacement.

Nous voulons être ce professeur pour l'écosystème Bittensor. Pas celui qui sait tout. Celui qui a suffisamment traversé pour vous éviter les impasses les plus coûteuses.

Cette humilité est importante. Elle nous prémunit contre une tentation fréquente chez ceux qui transmettent un savoir, celle de se prendre pour l'oracle définitif. Tensia n'est pas l'oracle de Bittensor. Nous sommes un fragment de la mémoire collective de l'écosystème, traduit du mieux qu'on peut. D'autres fragments existent, chez d'autres acteurs, qui méritent eux aussi d'être traduits. La somme de ces traductions finira par former ce qu'aucun de nous ne peut construire seul.

Partie VI

Une éthique de la transmission

Si ce qui précède est juste, alors une question se pose. Pourquoi Tensia choisit-elle de transmettre ce qu'elle sait, plutôt que de le garder pour maximiser son propre avantage ?

La réponse n'est pas principalement morale. Elle est structurelle.

Un écosystème décentralisé qui laisse ses pionniers capturer la rente de leur savoir tacite n'est pas vraiment décentralisé. La décentralisation ne se mesure pas seulement au code qui fait tourner le protocole. Elle se mesure aussi à la distribution du savoir qui permet d'utiliser ce code de manière éclairée. Un protocole techniquement décentralisé mais dont le savoir d'usage reste concentré dans une élite informationnelle reproduit, à l'étage supérieur, exactement la centralisation qu'il prétendait abolir. La Dette Cognitive non réglée devient alors le mécanisme par lequel la centralisation renaît sous une forme cognitive, même quand elle a été vaincue au niveau protocolaire.

Tensia refuse cette contradiction. Nous pensons que participer de manière cohérente à un écosystème décentralisé implique de faire circuler le savoir plutôt que de le capturer. Cette conviction n'est pas un slogan. Elle a des conséquences pratiques fortes.

Tous nos outils sont gratuits, et le resteront. Il ne s'agit pas d'une promesse marketing, mais d'une conséquence logique de notre raisonnement. Si la fonction de ces outils est de traduire du savoir tacite en savoir accessible, les rendre payants reviendrait à réintroduire par la caisse la barrière qu'ils étaient censés lever. Cette contradiction est structurellement insoutenable. Nous ne l'acceptons pas.

Tous nos cadres restent ouverts. La Loi du Venin Fondateur, comme tout ce qui suivra, peut être citée, critiquée, étendue, dépassée par n'importe qui. Nous n'en réclamons aucune propriété. Nous les proposons comme des outils conceptuels mis à disposition de la communauté.

Toute notre méthodologie reste publique. Quelqu'un qui veut comprendre comment nous analysons un subnet, comment nous évaluons un événement, comment nous distinguons le signal du bruit, peut le faire en lisant ce que nous publions. Nous ne gardons pas de recettes secrètes. Les recettes secrètes sont précisément ce qui maintient une asymétrie, et donc ce qui trahit la promesse de décentralisation.

Cette éthique nous coûte. Elle nous rend dépendants du soutien de la communauté plutôt que d'un modèle où nous monétiserions ce que nous transmettons. Elle nous oblige à fonctionner différemment de la plupart des entités dans l'écosystème. Elle limite notre capacité à nous développer au rythme que nous pourrions connaître si nous choisissions de monétiser notre position.

Nous acceptons ce coût parce que le refuser reviendrait à renier la raison même pour laquelle Tensia a été créée. Nous n'avons pas construit une fondation pour reproduire les logiques que nous observons chez les acteurs qui nous déçoivent le plus. Nous l'avons construite pour démontrer qu'une autre manière de participer est possible.

Reste à voir si cette démonstration tiendra dans la durée. C'est le pari que nous faisons.

Partie VII

Ce que nous espérons

Nous n'avons pas inventé la transmission. Des communautés de savoir existent depuis toujours. Des traducteurs ont toujours émergé à chaque nouvelle époque technologique. Nous ne prétendons pas à une originalité conceptuelle. Notre apport est plus modeste, et peut-être plus utile.

Nous proposons à la communauté francophone de Bittensor un fragment traduit du savoir tacite de l'écosystème. Ce fragment n'est pas exhaustif. Il ne prétend pas l'être. Il est ce qu'une équipe de pionniers, installée en France, ayant traversé Bittensor pendant plusieurs années, peut offrir à ceux qui arrivent maintenant.

Si notre travail est utile, d'autres traducteurs émergeront. Peut-être depuis d'autres communautés linguistiques. Peut-être depuis d'autres angles d'approche. Peut-être avec des outils que nous n'aurions jamais imaginés. Nous espérons que ce sera le cas. Plus il y aura de traducteurs dans l'écosystème, plus l'asymétrie informationnelle reculera, plus la promesse de décentralisation deviendra réelle.

Nous adressons ce whitepaper à trois publics.

À celles et ceux qui arrivent sur Bittensor et qui se sentent perdus, nous disons ceci. Vous n'êtes pas stupides. L'écosystème est réellement difficile à comprendre, et ce n'est pas votre faute si les ressources disponibles ne suffisent pas. Utilisez nos outils. Lisez nos articles. Prenez ce que nous offrons comme un point de départ. Et construisez votre propre savoir à partir de là.

Aux autres pionniers qui hésitent à documenter ce qu'ils savent, nous disons ceci. Ce que vous avez appris n'est pas banal. Même si vous avez l'impression que tout le monde le sait, c'est faux. Vous détenez un fragment de mémoire collective que personne d'autre ne peut transmettre. Documentez-le. Traduisez-le. Construisez des outils, écrivez des articles, partagez votre méthode. L'écosystème entier en bénéficiera, et vous aussi à terme.

Aux équipes de subnets qui lisent ce document, nous disons ceci. Vous avez votre propre savoir tacite, spécifique à votre domaine. Vous savez des choses sur le distributed training, sur les données synthétiques, sur l'inférence optimisée, que personne n'apprendra par la documentation. Traduisez ce que vous savez. Construisez des outils pour les utilisateurs. Écrivez dans une langue qui ne soit pas réservée aux initiés techniques. Vous serez récompensés par une adoption plus large et une communauté plus engagée que si vous gardez tout pour vous.

Un écosystème où le savoir circule autant que la valeur est un écosystème plus solide, plus créatif, et plus durable qu'un écosystème où les deux restent séparés. Tensia s'engage à y contribuer, à son échelle, avec ses moyens.

Ce whitepaper est notre première pierre. D'autres suivront.

La question n'est plus de savoir si Bittensor est prometteur. La question est de savoir si nous serons capables, collectivement, de régler la Dette Cognitive qui bloque encore l'écosystème au stade des pionniers. Nous pensons que oui. Nous espérons que vous serez nombreux à nous rejoindre dans ce pari.

Références

  • Benkler, Yochai. The Wealth of Networks, How Social Production Transforms Markets and Freedom. Yale University Press, New Haven, 2006.
  • Collins, Harry. Tacit and Explicit Knowledge. University of Chicago Press, Chicago, 2010. L'ouvrage qui précise le concept de Polanyi en distinguant trois formes de savoir tacite.
  • Lave, Jean et Etienne Wenger. Situated Learning, Legitimate Peripheral Participation. Cambridge University Press, Cambridge, 1991.
  • Nonaka, Ikujiro et Hirotaka Takeuchi. The Knowledge Creating Company, How Japanese Companies Create the Dynamics of Innovation. Oxford University Press, New York, 1995.
  • Polanyi, Michael. Personal Knowledge, Towards a Post Critical Philosophy. University of Chicago Press, Chicago, 1958. Ouvrage où le concept de savoir tacite est introduit pour la première fois.
  • Polanyi, Michael. The Tacit Dimension. Doubleday, New York, 1966. Livre court et dense qui approfondit le concept, utilisé comme référence principale dans ce whitepaper.
  • Schön, Donald. The Reflective Practitioner, How Professionals Think in Action. Basic Books, New York, 1983.
  • von Hippel, Eric. Democratizing Innovation. MIT Press, Cambridge, 2005.

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